A la découverte de créateurs engagés … Rachel Liu d’Ideo

La mode Ideo est une mode vibrante, astucieuse et engagée. A l’image d’une de ses fondatrices Rachel Liu. J’ai connu Rachel alors que mon projet n’était qu’un germe. Et dès nos premiers échanges, j’ai été fascinée par son engagement, sa détermination et son courage. Depuis Ideo a grandi mais son esprit engagé reste intact comme vous pourrez le découvrir dans cette interview.


Comment as-tu démarré ton activité (un produit, un pays et une communauté, une variété de produits et de communautés …) ? Pourquoi ?
Après ma sortie d’HEC, j’étais bien décidée à tenter l’aventure du commerce équitable. Comme il n’y avait encore que très peu d’offre dans le textile bio et équitable , je me suis dit qu’il y avait de la place pour une marque jeune et dynamique sur ce secteur. A ce moment là, j’ai rencontré Antoinette Giorgi, mon associée, qui est styliste. Ensemble, nous avons décidé de concentrer nos recherches de producteurs sur l’Inde, pour l’existence de projets de coton bio et pour la multitude d’ateliers de confection que l’on pouvait y trouver.

Aujourd’hui, quelle est ta stratégie de développement auprès des communautés partenaires : te concentrer sur un nombre restreint de communauté et/ou de pays ou te diversifier (pays & communautés) ? Pourquoi ?
Nous souhaitons nous diversifier petit à petit, pour trois raisons :

  • d’abord parce que chaque producteur a une spécialité, donc la diversification permet d’élargir l’offre,
  • ensuite parce que nous pensons que le rôle d’Ideo est d’accompagner le développement de producteurs de tous horizons,
  • Et enfin parce que nous pensons qu’il est prudent de travailler avec plusieurs pays et plusieurs communautés, on ne sait jamais, en cas de catastrophe naturelle ou de conflit par exemple…

Au niveau de la production, as-tu choisi de tout produire là-bas ? Ou y a-t-il certaines étapes que tu as conservé en France ? Pourquoi ?
Nous avons choisi de tout produire en Inde ou au Pérou, car la matière première est sur place. Nous voulons donc éviter de transporter des produits à travers le globe. Pour la France, nous avons cherché des ateliers partenaires, mais pour l’instant nous n’avons pas trouvé d’atelier qui accepte des petites séries et qui permette de sortir le produit à un prix correct. La plupart de nos clients ne peuvent pas payer un tee shirt à 55 euros, ce qui serait le prix du bio made in France…

Pour ta production dans les pays du Sud, apportes-tu un savoir-faire « occidental » ? Autrement dit, y a-t-il un transfert de compétences ou te reposes-tu sur leur savoir-faire traditionnel ?
Oui, le transfert de compétence est essentiel ! C’est même l’aspect qu’ils valorisent le plus dans notre relation équitable. Christina, notre responsable de production, leur a appris à faire du contrôle qualité, à classer les documents, etc… et grâce à cela ils ont amélioré leur travail et gagné de nouveaux clients.
De même, Antoinette dessine des modèles qui se vendent également très bien sur place, par exemple notre producteur du Cambodge a ouvert une boutique sur place et utilise les patronages développés par Ideo.
Mais bon, nous sommes aussi ravies lorsque nous pouvons utiliser leur savoir faire. On a fait des impressions en bloc printing par exemple, ou utilisé des teintures végétales typiquement indiennes.

Depuis que tu bosses avec tes communautés partenaires, vois-tu un impact direct sur leur qualité de vie ? Qu’est-ce que ça a changé pour elles concrètement ?
Oui, et c’est le côté super motivant de notre travail !
Par exemple, l’atelier principal de confection est passé de 18 personnes à 400 personnes en 4 ans. Ils ont construit une nouvelle usine toute propre, bien éclairée, spacieuse, avec plein de toilettes… Les salaires ont tous augmenté, certains de 40 %, ce qui est considérable !
A un autre niveau, l’association de femmes qui a été créée pour produire les sacs en plastique recyclé dans le bidonville de Madras comporte maintenant 10 membres, ce sont donc 10 familles qui vivent « normalement » à présent, c’est à dire qui font trois repas par jour, qui scolarisent les enfants, etc…

As-tu constaté des effets pervers du commerce équitable (dissensions entre les communautés, soucis avec les intermédiaires historiques…) ? Si oui, comment les gères-tu ?
Pour l’instant, nous avons pu éviter ces effets pervers car nous travaillons avec des filières assez neuves, dont une majorité que nous avons pris à leur démarrage.
Mais effectivement j’ai entendu au Pérou des soucis avec la communauté qui produit le coton de jungle. Le client avant nous a versé une prime de commerce équitable à la communauté en demandant aux membres de voter pour l’attribution de cette prime. Ces gens n’avaient jamais connu de fonctionnement démocratique, et ils ont tous voté pour l’achat d’ordinateurs afin d’avoir accès à Internet. Problème : il n’y a pas l’électricité au village ! ! ! Mais impossible de les faire changer d’avis, ils voulaient leurs ordinateurs.
D’habitude, c’est le chef qui décide, et c’est aussi celui qui a le plus d’éducation. Lui, il voulait que l’argent aille à la création d’un réseau d’eau potable. On touche donc à une limite de la démocratie.
D’ailleurs je ne sais pas au final comment ça s’est passé, il faudrait que je les recontacte.

Crois-tu vraiment que le commerce équitable peut vraiment changer le sort des pays du Sud ? Quelles en sont ses limites ?
Oui, bien sûr, sinon je ferais un autre métier !
L’avantage du commerce équitable, c’est qu’on ne s’embarrasse pas de grandes théories, on agit concrètement avec un système qui a prouvé son efficacité : le commerce. Donc, tant que l’on respecte une cohérence économique, ça marche !
Les limites arrivent quand on veut trop s’impliquer, par exemple cette histoire de prime. Je trouve que c’est mieux de bien payer les matières premières, pas la peine de verser plus d’argent à des gens qui ne demandaient pas plus et à qui ça peut monter à la tête. J’ai entendu aussi des histoires de villageois devenus tous alcooliques « grâce » à l’argent du commerce équitable.
Laissons les ONG faire leur travail, on n’est pas là pour le faire à leur place.
Une autre limite évidemment c’est le commerce équitable au rabais, par exemple certaines grandes marques qui vont mettre 25% de matière première équitable et le reste en conventionnel, puis écrire en gros commerce équitable. Ca décrédibilise toute la démarche !
Au consommateur de rester vigilant.

Bio & équitable, cela va-t-il toujours de pair ? Pourquoi ?
Dans le cas du coton, oui, surtout quand on voit que le coton est la culture la plus polluante au monde, on ne peut pas fermer les yeux !

Tes convictions et tes idéaux ont-ils évolué du fait de vivre au quotidien cette réalité ? Dans quel sens ?
Oui, effectivement, j’ai changé en cinq ans… Maintenant je mange bio, je mets des cosmétiques bio. Je suis aussi plus engagée sur les sujets comme les OGM ou le réchauffement climatique.

Que faisais-tu avant de créer ta boîte ?
J’étais étudiante !

Pour te lancer dans cette création, as-tu eu un déclic ou une lente prise de conscience ?
Ca s’est fait par étapes : lors de mes études à HEC, j’ai participé à des missions humanitaires étudiantes qui m’ont donné le goût de travailler avec les pays du Sud, puis en dernière année, tout le monde voulait créer la start up, alors je me suis dit que moi aussi je pouvais le faire, mais que le domaine qui me motiverait vraiment à travailler nuit et jour serait plutôt celui du développement durable, et finalement j’ai pris un cours lors d’un échange au Canada sur le développement durable qui m’a convaincu que le commerce équitable, c’était l’avenir !

Combien de temps par an passes-tu à voyager auprès de tes communautés partenaires?
Au démarrage d’une filière, on y va plus souvent, deux à trois fois par an (mais ce n’est pas toujours moi qui y vais ! ). Puis, quand la filière est rodée, en général une visite ou deux par an suffisent.

Personnellement, qu’est ce que ça t’apporte de construire ton activité sur des bases équitables ?
La fierté de savoir que l’on se bat pour construire un monde meilleur… Ca ne marchera peut être pas, mais au moins on aura essayé !

Entreprendre est en soi un beau défi. Pour toi, quelles sont les difficultés que le commerce équitable a ajouté à la difficulté d’entreprendre ?
La principale difficulté, c’est de trouver des producteurs qui soient à la fois bons techniquement (ou qui aient la réelle volonté de le devenir) et qui respectent les règles du commerce équitable.
Déjà dans une entreprise classique, c’est pas facile de trouver les bons producteurs. Alors là, on se rajoute de la difficulté, c’est sûr !

Une anecdote sur ton vécu des différences culturelles ?
Par exemple, à chaque fois qu’on va chez nos producteurs en Inde, ils insistent pour qu’on loge chez eux. En France, on n’aurait pas envie d’avoir ses clients en pantoufle le matin chez soi ! Et on penserait qu’ils seront mieux à l’hôtel pour discuter des différents points vus dans la journée.
Mais là bas, si on refuse de loger chez eux, on les vexe profondément. Ils préfèrent que l’on dorme sur un matelas dans leur salon plutôt que de nous autoriser à aller à l’hôtel.
C’est très sympa, mais bon, des fois on préfèrerait vraiment pouvoir passer une soirée tranquille et manger occidental ! ! !

26 avril 2007 Par Mlle Bio 11 Commentaires Commenter l'article

Commentaires

  1. Mike dit :

    Vendredi 27 avril 2007 à 11:53

    C’est marrant, je suis allé la voir mardi pour parler du projet Katatjuta… :-)
    Merci Violette pour cette itw !

    c’est toujours intéressant de comprendre le chemin de chacune et chacun

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  2. Mlle Bio dit :

    Vendredi 27 avril 2007 à 12:13

    Eh eh, je sais qu’elle fait aussi de la sous-traitance pour quelques marques engagées. Au moins, maintenant, tu connais mieux leur esprit !

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  3. Julie dit :

    Vendredi 27 avril 2007 à 12:32

    bonjour à tous, ETHOS aussi est très ouvert pour soutenir des porteurs de projets…

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  4. Mike dit :

    Vendredi 27 avril 2007 à 12:34

    oui, pour des T-shirts éthiques ? pour des garçons qui seraient du côté de Lyon par exemple ? On n’a pas parlé de cela, mais j’ai une bonne mémoire :-)

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  5. katy dit :

    Vendredi 27 avril 2007 à 13:29

    Rachel Liu est quelqu’un de trés disponible malgré son emploi du temps surchargé, je la remercie encore pour tous ses bons conseils, ainsi bien évidemment que la super équipe d’Ethos,ce sont des fées qui se sont penchées sur le berceau de Brin d’Ange, le ptit ange Bio écolo..

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  6. seb dit :

    Vendredi 27 avril 2007 à 15:05

    Mlle bio et Mike -> Il me semble savoir à qui vous pensez ;-) … J’en parle d’ailleurs sur le blog dans notre coup de coeur du vendredi consacré à mlle bio.

    Katy -> C’est exact, Rachel trouve toujours un moment pour être dispo et c’est vraiment
    bien. Elle nous avait d’ailleurs déjà gentillement reçue il y a bientôt 2 ans alors que laspid n’était qu’un vague projet…

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  7. Matthieu dit :

    Samedi 5 mai 2007 à 20:17

    Si Rachel est un peu blasée d’être accueillie par ses fournisseurs en Inde et en a assez de manger local, merci de lui faire passer que si elle cherche un remplaçant pour cet été, je suis prêt à me sacrifier. :)

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  8. Mlle Bio dit :

    Mardi 8 mai 2007 à 22:20

    Ahhh, toi aussi ? C’est marrant car à chaque interview je me disais que je rêverai d’être une petite souris dans leur bagage. Comme dit Tristan, c’est le top !!!

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  9. benoit dit :

    Jeudi 6 septembre 2007 à 17:03

    Violette ? J’ai cru comprendre que Rachel Liu était passée par une couveuse d’entreprises pour monter Ideo. Penses-tu qu’elle accepterait d’échanger avec moi son expérience par mail à ce sujet ?

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  10. Mlle Bio dit :

    Jeudi 6 septembre 2007 à 17:22

    Benoit, Rachel est très accessible. Donc, essaies de la contacter via leur site et je suis sûre qu’elle te répondra. Sinon, je crois savoir que MrBoo d’Hellotipi est dans la même couveuse que celle de Rachel. Donc, il pourra certainement aussi t’éclairer sur le sujet. Ecris moi en perso si tu as besoin de plus d’infos. Bon courage pour ton projet.

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  11. benoit dit :

    Vendredi 7 septembre 2007 à 11:12

    Merci ;o)

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